27.08.2006
Je crois en l'improbable...
Il est actuellement impossible de faire des prédictions […]. Nous sommes dans une époque où il y a un grand nombre de scénarios possibles, et des scénarios extrêmes. […] Nous sommes dans une époque « agonique ». Et nous le savons. Beaucoup de choses meurent. Un monde meurt. Ce monde né, en 1492, le monde moderne, meurt. Ce qui meurt notamment est l'idée d'un progrès, certain, défini. Parce que ceux qui croyaient que le progrès était donné par les lois de l'histoire ou par une sorte de mouvement ascensionnel, irréversible, pouvaient dire : « Oui, il y aura peut-être des accrocs, mais on va toujours vers le mieux. » Aujourd'hui, nous savons que tout est ambivalent. Nous savons que la science peut produire des bienfaits extraordinaires et en même temps des forces de destruction, et de manipulation, qui n'ont jamais existé auparavant. Nous savons que la rationalité, qui est notre instrument d'intelligibilité le plus fiable, peut se bloquer et devenir de la rationalisation, c'est-à-dire un système logique, cohérent, mais qui ignore les choses concrètes.[…] Quelque chose meurt, disais je, mais ce qui meurt n'est pas mort, ce qui naît n'est pas né. Le mot « agonie » dans son sens originaire veut dire cette lutte intérieure dont on ne sait pas si c'est la naissance ou la mort qui va venir. Nous sommes dans une époque agonique. Un proverbe turc dit : « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra. » Voilà pour le millénaire qui vient ! Et le mot « agonie » a un répondant : crise. […] Nous vivons des crises de civilisation, nous vivons des crises économiques — bien entendu — nous vivons des crises nationales, religieuses... L'humanité est désemparée. Elle a perdu son futur programmé. […] Est-ce que les forces de destruction, de dislocation, vont gagner, ou les forces d'association ? Dans mon livre, je cite la phrase de Tarkovski, le père du grand cinéaste, qui est un grand poète : « Le destin nous suit comme un dément armé d'un rasoir ». Certes, tout n'est pas perdu. Le pire n'est pas sûr. Je crois en l'improbable. Ce n'est pas une foi naïve. Je crois à l'improbable […]. Le mot « probable » n'a de sens que pour les informations dont dispose quelqu'un, à un moment donné, dans un site donné. En 1940-41, sous l'Occupation allemande, alors que les armées nazies dominaient de l'Atlantique au Caucase, il était hautement improbable » que cette puissance soit détruite ! Elle l'a été ! Au moment du stalinisme triomphant, au moment où les Soviétiques sont entrés comme dans du beurre en Afghanistan, alors qu'ils avaient une mainmise dans la moitié du monde arabe et du tiers-monde, qui aurait pensé qu'ils allaient s'effondrer ? […] Je crois à l'improbable, parce que, si on en croit les probabilités, nous allons vers le chaos démographique, le chaos économique, le chaos écologique, le chaos nucléaire... Mais l'improbable peut arriver. Pourquoi peut-il arriver ? J'ai un deuxième principe d'espérance, le principe d'Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Le danger croissant amène à une prise de conscience qui provoque un sursaut. […] Donc je crois que, d'une façon tragique, plus nous nous approcherons du danger, plus nous aurons des chances d'en sortir, mais plus aussi augmenteront les risques d'y plonger. C'est un deuxième principe d'espérance. Et le troisième principe d'espérance, c'est ce que Hegel appelait « la vieille taupe ». Dans les profondeurs de l'humanité, dans l'inconscient, les forces de régénérescence travaillent, les forces qui veulent sauver. Ces forces, on ne les voit pas, mais un jour elles germent. Nous ne sommes donc peut-être pas condamnés. Mais je ne peux rien prévoir. En attendant, il y a ce Moyen Age planétaire dans lequel nous entrons...
Edgar MORIN, Nul ne connaît le jour qui naîtra, Interview par Edmond Blattchen (Alice éditions, 2000)
22:10 Publié dans 03. Notes | Lien permanent | Envoyer cette note


